Argile ingérée et métaux lourds : d’où vient l’alerte ?
6 octobre 2026 · 6 min de lecture · Hélène

Une cuillère de poudre verte dans un verre d’eau, laissée au repos toute la nuit, avalée le lendemain : le geste est présenté comme ancestral et naturel. L’alerte sur les métaux lourds dans l’argile ingérée a pourtant une origine précise, datée, documentée par l’Anses. Elle ne repose ni sur une rumeur ni sur une mode, mais sur des analyses de laboratoire, une enquête et un avis rendu par l’agence sanitaire. Reste à comprendre ce qu’elle établit exactement, et ce qu’elle ne dit pas.
En bref
- L’alerte part d’une notification des autorités allemandes en novembre 2010, signalant un complément alimentaire à base d’argile contaminé par du plomb et des dioxines ; la DGCCRF a saisi l’Anses le 18 mai 2011, qui a rendu son avis le 25 juin 2012.
- Les autocontrôles d’un fournisseur français d’argile verte ont relevé de 11 à 26 mg/kg de plomb, pour une teneur maximale réglementaire de 3 mg/kg.
- L’Anses a évalué des chewing-gums à l’argile et jugé que leur mastication n’était pas susceptible d’entraîner un risque, mais elle ne peut pas émettre d’avis favorable à l’usage alimentaire de telles argiles.
- Le plomb est le métal le plus fortement retenu par les argiles, et il s’en libère en partie en milieu acide ; l’Inserm ne reconnaît aucun seuil de non toxicité pour ce métal.
D’où vient l’alerte sur l’argile ingérée ?
Elle vient d’une alerte européenne déclenchée par l’Allemagne en novembre 2010. Les autorités allemandes ont notifié, par le système d’alerte rapide RASFF, la contamination par des dioxines et du plomb d’un complément alimentaire à base d’argile. Une enquête a été ouverte auprès du fournisseur français d’argile verte concerné.
| Date | Événement relevé dans l’avis de l’Anses |
|---|---|
| 30 juin 2009 | L’opérateur cesse de revendiquer l’usage en complément alimentaire de deux argiles vertes (ultraventilée et surfine), leur teneur en plomb étant systématiquement non conforme |
| Novembre 2010 | Alerte RASFF des autorités allemandes (plomb et dioxines) |
| 18 mai 2011 | La DGCCRF saisit l’Anses |
| 12 décembre 2011 | Réunion du comité d’experts « Résidus et contaminants chimiques et physiques » |
| 25 juin 2012 | Avis n° 2011-SA-0133 de l’Anses |
Le premier repère est antérieur à l’alerte : dès 2009, le fournisseur avait renoncé à présenter ces argiles comme des compléments alimentaires, faute de conformité sur le plomb.
Quelles teneurs en plomb et en dioxines ont été mesurées ?
Les autocontrôles du fournisseur ont relevé de 11 à 26 mg de plomb par kilogramme d’argile, pour une teneur maximale de 3 mg/kg fixée par le règlement (CE) n° 1881/2006. Les dioxines atteignaient de 4,4 à 8,7 ng par kilogramme de produit (à 12 % d’humidité). Aucune teneur maximale réglementaire n’existe pour les dioxines dans les argiles destinées à l’alimentation humaine.
Le comité d’experts a toutefois replacé ces valeurs dans leur contexte : les teneurs en plomb et en dioxines sont du même ordre de grandeur que celles observées dans les argiles et les sols français en zones urbaines. Le plomb est un contaminant naturel du sol, ce qui explique sa présence dans une matière extraite du sol.
Pourquoi l’argile pose-t-elle un problème particulier avec le plomb ?
Parce que les argiles retiennent très fortement le plomb, puis le relâchent en milieu acide. L’avis de l’Anses s’appuie sur des travaux selon lesquels le plomb est le métal le plus fortement adsorbé par les argiles, avec une capacité estimée à 18 mg par gramme, maximale à pH 7. La désorption est maximale, d’environ 50 %, à pH acide, entre 3 et 6.
Pour des chewing-gums, la digestion se limite à la bouche, où le pH reste proche de 6,5 à 6,8, et la bio-accessibilité du plomb issu de jouets sucés est inférieure à 10 %. Une argile avalée traverse, elle, des milieux acides où cette désorption est possible. C’est pourquoi l’Anses distingue l’usage étudié, la mastication, de l’usage en complément alimentaire, qui modifierait la digestibilité et la fréquence d’exposition.
Le principe de l’adsorption est le même que celui que décrit Vidal pour le charbon activé, dont la surface retient de nombreuses substances, médicaments compris : l’article sur le charbon végétal et les médicaments en détaille les conséquences.
Que conclut l’Anses sur l’argile à usage alimentaire ?
Elle ne peut pas émettre d’avis favorable à l’usage alimentaire de telles argiles. L’avis portait sur des chewing-gums contenant 5,5 % d’argile verte en masse, d’environ 2,5 g chacun. Pour la mastication, l’Anses conclut qu’elle n’est pas susceptible, à elle seule, d’entraîner un risque sanitaire, en raison de la faible absorption des composés.
L’exposition estimée repose sur environ six chewing-gums par jour, soit 15 g. Elle représente 14 % de la valeur de référence pour le plomb chez un enfant de 30 kg et 7 % chez une femme de 60 kg, contre environ 2,3 % chez l’adulte. Pour les dioxines, elle s’élève à 1,2 % chez l’adulte et 2,4 % chez l’enfant.
L’agence ajoute qu’un risque lié au plomb alimentaire ne peut être exclu à l’échelle de la population, et recommande de limiter au maximum tout apport additionnel et intentionnel de plomb. L’usage de l’argile comme complément alimentaire, lui, nécessiterait une évaluation spécifique.
Pourquoi une faible quantité de plomb reste-t-elle préoccupante ?
Parce qu’aucun seuil de non toxicité n’a pu être défini. L’Inserm explique que le plomb est toxique même à faible concentration, les effets ayant été observés à des plombémies faibles. Chez l’enfant, une plombémie de 12 µg/L est associée à la perte d’un point de QI. Chez la femme enceinte, le plomb peut altérer le développement fœtal et le déroulement de la grossesse. Chez l’adulte, il augmente le risque de maladie rénale chronique et d’hypertension.
Les peintures au plomb des logements anciens restent la première source de contamination des cas signalés, et l’alimentation en est une autre. Un apport supplémentaire, même modeste, s’ajoute donc à une exposition de fond.
La question concerne aussi les médicaments à base d’argile : le 28 février 2019, l’ANSM a demandé, par précaution, de ne plus les utiliser contre la diarrhée aiguë chez l’enfant de moins de 2 ans, le risque de passage du plomb dans le sang ne pouvant pas être exclu chez ces enfants. Pour les spécialités à base de diosmectite, l’usage n’est pas recommandé chez la femme enceinte ou allaitante, et les autres argiles médicamenteuses sont réservées à l’adulte. L’ANSM dit n’avoir connaissance d’aucun cas de saturnisme lié à ces médicaments.
Questions fréquentes
Les chewing-gums à l’argile verte étaient-ils dangereux ?
Pas selon l’avis de l’Anses : leur mastication n’est pas susceptible, à elle seule, d’entraîner un risque sanitaire, en raison de la faible absorption des composés. L’avis a toutefois relevé une contribution de 7 à 14 % de la dose de référence en plomb pour les enfants et les femmes en âge de procréer dans le scénario étudié.
L’alerte concerne-t-elle l’argile appliquée sur la peau ?
Non, l’avis de l’Anses porte uniquement sur l’usage alimentaire : mastication de chewing-gums et complément alimentaire. L’application cutanée n’y est pas évaluée.
Peut-on donner un médicament à base d’argile à un enfant qui a la diarrhée ?
Pas avant 2 ans, selon l’ANSM. Pour un enfant de moins de 2 ans, la prise en charge repose d’abord sur l’hygiène et l’alimentation, puis sur une solution de réhydratation orale vendue sans ordonnance en pharmacie si les symptômes persistent. Un médecin ou un pharmacien doit être consulté pour un nourrisson.
Existe-t-il une limite légale de dioxines dans les argiles alimentaires ?
Aucune teneur maximale réglementaire n’existait pour les argiles destinées à l’alimentation humaine à la date de l’avis de 2012. L’Anses a donc comparé les dioxines mesurées à une valeur toxicologique de référence de 1 pg par kilo de poids corporel et par jour.
Que faire après avoir bu régulièrement de l’argile ?
En parler à un médecin, surtout en cas de grossesse, de projet de grossesse ou chez un enfant. Selon l’Inserm, le diagnostic d’une imprégnation au plomb repose sur la plombémie, la concentration de plomb dans le sang, qu’un médecin peut prescrire.
Sources
Sources consultées le 30 octobre 2026, présentées sans liens cliquables.
- Anses, « Avis relatif aux risques sanitaires liés à la consommation de chewing-gums contenant de l’argile verte », saisine n° 2011-SA-0133, anses.fr, 25 juin 2012. https://www.anses.fr/fr/system/files/RCCP2011sa0133.pdf
- ANSM, « Médicaments à base d’argile dans le traitement symptomatique de la diarrhée aiguë chez l’enfant », ansm.sante.fr, 28 février 2019, mis à jour le 16 mars 2021. https://ansm.sante.fr/actualites/medicaments-a-base-dargile-dans-le-traitement-symptomatique-de-la-diarrhee-aigue-chez-lenfant
- Inserm, « Saturnisme », inserm.fr, mis à jour le 30 août 2019. https://www.inserm.fr/dossier/saturnisme/
- Vidal, « Diarrhée aiguë : ne pas utiliser les médicaments à base d’argile chez l’enfant de moins de 2 ans », vidal.fr, 7 mars 2019. https://www.vidal.fr/actualites/23134-diarrhee-aigue-ne-pas-utiliser-les-medicaments-a-base-d-argile-smecta-et-generique-chez-l-enfant-de-moins-de-2-ans.html


